Souviens-toi, l'Eternel effacera la mémoire !


Communauté protestante libérale

de Liège Marcellis

   Une communauté ouverte, tolérante,   

conviviale, dynamique,

en recherche.

 

Évangile et Liberté



Par souci de vérité et de fidélité au message évangélique,

Refusant tout système autoritaire, nous affirmons :


  • La primauté de la foi sur les doctrines,


  • La vocation de l’homme et de la femme à la liberté,


  • La constante nécessité d’une critique réformatrice,


  • La valeur relative des institutions ecclésiastiques,


  • Notre désir de réaliser une active fraternité entre les hommes qui sont tous, sans distinction, enfants de Dieu et frères et sœurs en humanité.

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Accompagnement musical par Jean-Marie Dzuba pour l'entrée, la méditation et l'envoi.

Lecture des textes biblique par Pierre-Paul Delvaux


Souviens-toi, l'Eternel effacera la mémoire !



Par Judith van Vooren



C’est une prière en Israël et dans l’Église : Ne te souviens pas, Seigneur !

Ne te souviens pas des fautes de ma jeunesse ni de mes transgressions ; Souviens-toi de moi selon ta miséricorde, À cause de ta bonté, ô Éternel ! (Ps 25,7)

 

C’est une promesse dans bouche de Dieu : Tu m'as tourmenté par tes péchés, Tu m'as fatigué par tes iniquités. C'est moi, moi qui efface tes transgressions pour l'amour de moi, Et je ne me souviendrai plus de tes péchés. (Es 43)

 

C’est une louange et une confession de foi :

Quel Dieu est semblable à toi, Qui pardonnes l'iniquité, qui oublies les péchés du reste de ton héritage ? Il ne garde pas sa colère à toujours, car il prend plaisir à la miséricorde.  Il aura encore compassion de nous, Il mettra sous ses pieds nos iniquités ; Tu jetteras au fond de la mer tous leurs péchés. (MI 7, 18)

 

 

Exode 17, 8-16


8 Alors, Amaleq vint se battre avec Israël à Refidim.

9 Moïse dit à Josué :

« Choisis-nous des hommes et sors te battre contre Amaleq ; demain, je serai debout au sommet de la colline, le bâton de Dieu en main. »

10 Comme Moïse le lui avait dit, Josué engagea le combat contre Amaleq, tandis que Moïse, Aaron et Hour étaient montés au sommet de la colline.

11 Alors, quand Moïse élevait la main, Israël était le plus fort ; quand il reposait la main, Amaleq était le plus fort.

12 Les mains de Moïse se faisant lourdes, ils prirent une pierre, la placèrent sous lui et il s'assit dessus. Aaron et Hour, un de chaque côté, lui soutenaient les mains. Ainsi, ses mains tinrent ferme jusqu'au coucher du soleil, 13 et Josué fit céder Amaleq et son peuple au tranchant de l'épée.

14 Le SEIGNEUR dit à Moïse :

« Ecris cela en mémorial sur le livre et transmets-le aux oreilles de Josué : J'effacerai la mémoire d'Amaleq, je l'effacerai de sous le ciel ! »

15 Moïse bâtit un autel, lui donna le nom de « Le SEIGNEUR, mon étendard », 16 et dit :

« Puisqu'une main s'est levée contre le trône du SEIGNEUR, c'est la guerre entre le SEIGNEUR et Amaleq d'âge en âge ! »

 

 

Matthieu 13, 24-30


24 Il leur proposa une autre parabole : « Il en va du Royaume des cieux comme d'un homme qui a semé du bon grain dans son champ.

25 Pendant que les gens dormaient, son ennemi est venu ; par-dessus, il a semé de l'ivraie en plein milieu du blé et il s'en est allé.

26 Quand l'herbe eut poussé et produit l'épi, alors apparut aussi l'ivraie.

27 Les serviteurs du maître de maison vinrent lui dire :

“Seigneur, n'est-ce pas du bon grain que tu as semé dans ton champ ? D'où vient donc qu'il s'y trouve de l'ivraie ? ”

28 Il leur dit :

“C'est un ennemi qui a fait cela.”

Les serviteurs lui disent :

“Alors, veux-tu que nous allions la ramasser ? ”

29 — “Non, dit-il, de peur qu'en ramassant l'ivraie vous ne déraciniez le blé avec elle. 30 Laissez l'un et l'autre croître ensemble jusqu'à la moisson, et au temps de la moisson je dirai aux moissonneurs : Ramassez d'abord l'ivraie et liez-la en bottes pour la brûler ; quant au blé, recueillez-le dans mon grenier.” »


Prédication


Chers frères et sœurs, chers amies, chers amis,

 

Il faut revenir un instant en arrière et reprendre les dernières paroles de la lecture de la semaine passée : « Le Seigneur, est-il au milieu de nous, oui ou non ? ». Fatigué et las, le peuple s’est mis à douter de la fidélité de Dieu. Et ce relâchement s’avère dangereux. Le verset suivant interrompt d’un coup sec la marche dans le désert  et certains supposent un lien direct avec le découragement du peuple : Alors, Amalek vint …

 

Parmi ceux qui font ce lien entre le doute et la difficulté rencontrée, il y a Rashi (onzième siècle). Quand il commente ce verset du livre de l’Exode, il n’est pas tendre pour Israël. Il cite le midrash Tanhuma qui revient également sur cet épisode de l’Exode et rend le peuple hébreu au moins co-responsable de la venue d’Amalek.

A quoi pouvons-nous comparer Amalek ? demande Rabbi Lévi au nom de rav Siméon ben Halafta ; à une mouche qui veut se mettre dans une plaie ouverte. De la même manière, ce chien d’Amalek, guettait pour s’attaquer à Israël.

 

La plaie ouverte est celle de la remise en question de Dieu.

Écoutons ce que nous dit encore rabbi Lévi : Quelle parabole s’applique ici à Israël ? Celle d’un enfant qui, perché sur les épaules de son père, obtient tout ce qu’il désire. Chaque fois qu’il voyait quelque chose de désirable, il disait à son père : achète-le-moi. Et le père le lui achetait. Il faisait ainsi, une fois, deux fois, trois fois. Alors marchant ainsi ensemble, l’enfant vit un ami à son père et lui demande : As-tu vu mon papa ? Le père, outré lui répond : Insensé ! n’avances-tu pas dans la vie assis sur mes épaules, tout ce que tu me demandes je te le donne et malgré cela tu demandes : as-tu vu mon papa ? Alors que faisait ce père ? Il le laissa tomber à terre et un chien venait qui le mordit. Il en est de même dans ce passage : après toutes les interventions de l’Éternel, Israël a remis en question la présence de Dieu en demandant Le Seigneur est-il au milieu de nous oui, ou non ? Et bien, afin que tu t’en rendes bien compte, regarde, il vient un chien qui te mordra ! Et qui est ce chien ? C’est Amalek parce que le verset suivant dit : Alors, Amalek vint …

 

Un commentaire rabbinique du 4ème siècle va dans le même sens et commente :

Rabbi Yehochu’a et rabbi Él’azar Hisma disent : ce verset (Ex 17, 8) reste obscur et s’éclaire à la lumière de Job (8, 11) : « Le jonc croît-il sans marais ? ». Le jonc peut-il donc pousser sans le marais et sans eau ? Ainsi Israël ne sera que s’il s’occupe des paroles de la Torah. Et c’est parce qu’ils se sont éloignés des paroles de la Torah que l’ennemi les a attaqués ; car l’ennemi ne vient qu’à cause du péché, à cause de la transgression.  C’est pour cela qu’il est dit : « Amalec vint ».

 

L’événement est également raconté dans le livre du Deutéronome. Au chapitre 25 nous lisons qu’Amalek venait quand le peuple était fatigué, découragé et sans crainte de Dieu

 

Deuteronome 25,17-19

 

17 Souviens-toi de ce qu'Amaleq t'a fait sur votre route, à la sortie d'Egypte, 18 lui qui est venu à ta rencontre sur la route et a détruit, à l'arrière de ta colonne, tous ceux qui traînaient, alors que tu étais épuisé et fourbu, ne craignant pas Dieu.

 

19 Alors, quand le SEIGNEUR ton Dieu t'accordera le repos face à tous tes ennemis d'alentour, dans le pays que le SEIGNEUR ton Dieu te donne comme patrimoine pour le posséder, tu effaceras de sous le ciel la mémoire d'Amaleq. Tu n'oublieras pas !  

 

Le verset 18 est ambiguë. Alors qu’il est évident pour tout le monde que la lassitude et la fatigue s’appliquent au peuple hébreu, l’absence de la crainte de Dieu peut aussi bien concerner Amalek, et c’est ainsi que la plupart des traductions et commentaires l’ont interprété, que le peuple hébreu. Faut-il choisir ? Personnellement j’aurais tendance à opter pour la lecture introspective. La logique grammaticale et la syntaxe plaident pour cette option. Mais sans doute est-il plus sage de laisser toute la place à l’ambiguïté pour se rendre compte que le manque de confiance peut être le fait des incroyants comme des croyants. Dans ses commentaires de l’Exode, la tradition rabbinique a opté pour l’introspection critique sans doute parce qu’on peut directement influencer son propre comportement et travailler notamment cet aspect de la confiance ; par contre le comportement d’autrui on ne peut l’influencer qu’indirectement par notre attitude.

 

Pour le croyant il est impératif de cultiver sa terre de la confiance en l’Éternel. C’est Lui, rappellent nos textes, qui effacera la mémoire d’Amalek. La guerre contre Amalek est d’abord menée par l’Éternel pour la simple raison qu’Amalek est la figure de style qui représente tout ce qui entrave son projet libérateur et créateur. Cette opposition n’est malheureusement pas limitée à un lieu et un temps précis. Elle est à l’œuvre dans toutes les entreprises, petites et grandes, qui entravent le projet de création, de vie et de libération de l’Éternel. Elle se manifeste comme contestation ouverte et déclarée de personnages qui ressemblent à s’y méprendre à Amalek dans leur détermination à en finir avec le peuple hébreu. Mais elle peut également s’habiller de notre cynisme ou défaitisme qui, à son tour, fait le lit des projets amalécites les plus abjectes. ‘Parce qu’une main est levée contre le trône de Dieu, c’est la guerre entre le Seigneur et Amalek d’âge en âge’.

 

Pourquoi faut-il se souvenir d’Amalek ? Parce qu’il ne faut pas, ni aujourd’hui ni demain, laisser d’autres ‘Amalek’ déployer leur force destructrice.

 

Il y a un devoir de mémoire qui est refus d’un oubli qui serait une offense des victimes de toute attitude et actes amalécites et une imprudence par rapport aux éventuels Amalek à venir. Mais c’est « également la mémoire de l’oubli de Dieu car il est écrit que l’Éternel effacera jusqu’à la mémoire d’Amalek. Oublié par Dieu, le jour arrive où Amalek, on n’y pensera même plus...

 

Amalek, disaient les rabbins, pouvait venir uniquement parce que le peuple lui avait ouvert la porte et ce par leur remise manque de confiance, par leur doute quant à la présence de l’Éternel. Il faut y croire, à cette capacité divine à oublier, à effacer la mémoire de ce qui obstrue son projet. N’est-ce pas notre prière et notre conviction que l’Éternel efface nos transgressions (ps 51, 9, 1) ? Pourquoi alors ne le laisserions-nous pas faire son œuvre jusqu’au bout et contrer jusqu’à la plus puissante résistance symbolisée par ce nom d’Amalek ? Pourquoi voudrions-nous voir se tordre de douleur certains ennemis alors que pour nous-mêmes nous espérons clémence et miséricorde qui consiste précisément en l’oubli divin ? Pourtant la promesse de Dieu concerne notre faute comme celle d’Amalek et c’est là une parole d’espérance. Il faut se souvenir que Dieu oubliera, effacera jusqu’à la mémoire d’Amalek !

 

On peut interpréter les passages sur Amalek de manière historisante. Et il est bon de se souvenir que la Parole s’inscrit dans une réalité faite de peine et de souffrance.  Mais bien souvent cette lecture s’accompagne d’un appel non pas à se souvenir de l’oubli, de l’effacement final de l’Éternel mais d’un appel à se souvenir d’Amalek. Oui, c’est une bonne chose de ne pas oublier surtout à une époque où nous avons la mémoire courte, je pense à l’oubli des horreurs qui ont traversé le siècle passé ; il y a un devoir de mémoire face aux exactions et génocides afin de nous prémunir contre de nouveaux fléaux de ce genre. 

Mais à force de se souvenir on risque aussi de perpétuer ce qui ne devait être que passager. Lorsque des terroristes s’attaquaient dans une violence inouïe aux citoyens ici et ailleurs, certains journaux ont refusé d’épeler leur nom ; c’était là un moyen d’anticiper leur défaite finale. A force de trop se souvenir de nos Amalek on risque de ne jamais se défaire de notre passé douloureux et au final nous mettre au travers du chemin de l’Éternel qui promet son oubli comme une grâce.

 

Dans un tout autre registre, mais cela nous permettra sans doute de mieux saisir l’importance de cet oubli, nous parlons du droit à l’oubli dans le domaine du Web et des réseaux sociaux. Sur internet, rien ne se perd. Si bien que notre passé peut nous poursuivre impitoyablement. La lutte pour le droit à l’oubli répond à un besoin propre aux humains : pouvoir faire un nouveau départ dans la vie.

Le pardon est ici un possible chemin même si, comme on le dit souvent, le pardon n’efface pas la mémoire. Même pardonné, il relève de l’art de vivre de naviguer entre oubli et mémoire.

 

Mais l’objectif dernier qui nous permettra d’habiter paisiblement la terre de la promesse est d’effacer ce qui en empêche l’héritage, ainsi qu’il est écrit : Tu effaceras de sous le ciel la mémoire d’Amalek. Cela tu ne l’oublieras pas ! (Dt 25).

Il faut relever ici que nous chercherons en vain le nom d’Amalek dans la liste des 70 peuples nommés en Genèse 10 !  Pensons également à la fête de Pourim. Lorsque dans la synagogue on lit le rouleau d’Esther, on efface le nom de Haman, héritier d’Amalek, sous le bruit et les cris festifs de l’assemblée. Liturgie de l’effacement et de l’oubli !

Si Amalek existe il n’a pas pour autant de légitimé. Il y a tant de choses, d’événements, de pensées et de paroles qui mériteraient d’être simplement et purement effacées et oubliées … des traces d’Amalek en nous et parmi nous qui minent notre humanité et notre vivre ensemble … C’est exactement pourquoi nous devons rester vigilants et mener ce combat, toute faite de confiance.

Faire confiance à Dieu qui a promis d’effacer la mémoire d’Amalek, voici la manière la plus efficace de lutter contre Amalek.

C’est ce que nous enseigne l’image de Moise qui lève les bras vers le ciel. Comme le manque de confiance à Dieu était la faille par laquelle Amalek a pu s’introduire, c’est également par la confiance qu’il faut le chasser. 

 

Mais me direz-vous, il y a aussi Josué ! Et lui c’est par l’épée qu’il combat. Il est certainement de notre responsabilité de combattre Amalek par tous les moyens, mais ne nous faisons pas d’illusion, cette manière violente de le combattre ne permettra que de l’affaiblir. Josué, dit le texte fit céder, affaiblit, Amalek, il ne l’a jamais fait périr.

Que cette précision nous prévienne de tout fanatisme religieux, militaire ou politique. Il convient de reconnaître les limites de ces combats ne fut-ce que pour éviter de nous mettre au niveau de l’ennemi que nous combattons.  

 

Je propose de terminer cette méditation par les paroles de la rabbine Delphine Horvilleur concernant la mémoire et l’oubli du mal subi. Il s’agit de la conclusion d’une longue réflexion sur l’identité d’Amalek dans son livre Réflexions sur la question antisémite. (pp. 41-42)

 

A l’heure où la compétition victimaire fait rage, où tant d’individus ou de « communautés » font des douleurs du passé un support identitaire, il convient d’être particulièrement attentif au syndrome d’Amalek, qui menace les individus, les familles ou les nations. Amalek s’éveille chaque fois que hurle la rancœur du passé ; et qu’elle convainc que la mémoire donne plus de droits que de devoirs. Ce cri est précisément celui contre lequel la Bible met en garde, en cette injonction paradoxale déjà évoquée : « Souviens-toi de ce que t’a fait Amalek (…) tu effaceras la mémoire d’Amalek de dessous le ciel : ne l’oublie point ».

Existe-t-il un moyen de se souvenir tout en effaçant sa mémoire ? La résilience de tout homme dépend peut-être de ce subtil commandement : souviens toi de ce qui t’est arrivé, assure-toi de garder la mémoire du passé mais ne laisse pas ce passé hurler par la voix d’Amalek en toi. Ne laisse pas la haine, qui t’a frappé ou qui s’est emparé de toi, tout dire de celui qui tu seras. Il ne s’agit jamais de faire taire la voix de nos héritages et des souffrances passées mais de ne pas les laisser monologuer en nous, comme si elles disaient tout de ce que nous pourrons être.

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