Des profondeurs

Des profondeurs, je t'appelle


Par Judith van Vooren



Jonas 2

 

1 Alors le SEIGNEUR dépêcha un grand poisson pour engloutir Jonas. Et Jonas demeura dans les entrailles du poisson, trois jours et trois nuits 2 Des entrailles du poisson, il pria le SEIGNEUR, son Dieu.



3 Il dit : Dans l’angoisse qui m’étreint, j’implore le SEIGNEUR :
il me répond ;
du ventre de la Mort, j’appelle au secours :
tu entends ma voix.


4 Tu m’as jeté dans le gouffre au cœur des mers
où le courant m’encercle ;
toutes tes vagues et tes lames
déferlent sur moi.


5 Si bien que je me dis : Je suis chassé de devant tes yeux.
Mais pourtant je continue à regarder vers ton temple saint.


6 Les eaux m’arrivent à la gorge
tandis que les flots de l’abîme m’encerclent ;
les algues sont entrelacées autour de ma tête.

7 Je suis descendu jusqu’à la matrice des montagnes ;
à jamais les verrous du pays – de la Mort – sont tirés sur moi.
Mais de la Fosse tu m’as fait remonter vivant,
ô SEIGNEUR, mon Dieu !

8 Alors que je suis à bout de souffle,
je me souviens et je dis : « SEIGNEUR ».
Et ma prière parvient jusqu’à toi,
jusqu’à ton temple saint.

9 Les fanatiques des vaines idoles,
qu’ils renoncent à leur dévotion !

10 Pour moi, au chant d’actions de grâce,
je veux t’offrir des sacrifices,
et accomplir les vœux que je fais.
Au SEIGNEUR appartient le salut !



11 Alors le SEIGNEUR commanda au poisson, et aussitôt le poisson vomit Jonas sur la terre ferme.



Prédication


Un commentaire rabbinique du Moyen-âge, le Pirkei Eliezer [1], précise : ‘Il, (Jonas), entrait dans la gueule du poisson comme entrerait un homme dans une synagogue et il se tint là. Ses deux yeux étaient comme des fenêtres de verre offrant à Jonas de la lumière’.

 

C’est là une lecture intéressante, au-delà de toute spéculation sur l’espèce et la nature biologique du grand poisson, que rien dans le texte ne permet d’identifier à la baleine sortie tout droit de notre imaginaire afin de ménager pour Jonas un espace suffisamment grand pour y passer son confinement dans des conditions relativement bonnes. Mais voulons-nous comparer le temple, à l’instar de la synagogue, à ce lieu de réclusion ? Irions-nous  de confinement en confinement ? Chercherions-nous, à l’heure précise où nous appelle le large, l’espace, l’horizon et le ciel ouvert, un endroit clos, protecteur peut-être, mais désespérément fermé ? N’y a-t-il pas là une contradiction ? Contradiction avec l’actualité que nous lisons comme une invitation à sortir, mais aussi contradiction avec la foi elle-même qui selon l’enseignement de l’homme de Nazareth voudrait se vivre de manière décomplexée et déconfinée, ouverte sur le monde et les hommes.

 

C’est vrai que Jonas crie, prie dans le ventre du poisson. Enfin ! Lui que l’Eternel avait invité à se lever, à aller vers la grande ville pour crier vers elle , s’était tu, jusqu’à maintenant. S’était levé oui, mais pour aller dans le sens opposé, vers Tarsis, à l’ouest, là où se couche le soleil… au lieu de se diriger vers le Levant, vers la lumière et la vie …
Ici donc, Jonas crie, devient enfin un peu prophète. Même s’il ne crie pas vers Ninive mais vers l'Éternel, même si son cri ne concerne que son propre salut il faut y reconnaître un bon début.

 

L’estomac du poisson devient donc bel et bien un lieu de recueillement et de prière.  Mais chacune de ses paroles tapent contre les parois intérieures du poisson  comme pour déchirer l’enveloppe qui emprisonne et étouffe Jonas. Avons-nous envie d’associer ce lieu sombre  et gluant des entrailles de poisson à une synagogue, à un lieu de culte, comme le fait rabbi Eliezer ?

 

Avant de tenter une réponse, considérons une autre lecture du deuxième chapitre de Jonas.  Elle emprunte la symbolique matricielle faisant allusion au ventre du poisson non pas comme lieu de digestion mais comme lieu de gestation. Jonas dans le ventre du poisson, ou de la ‘poissonne’, le texte hébreu emploie les deux formes, masculine et féminine, y retournerait au stade d’avant -‘être’, y retrouverait son identité fœtale, avant de ‘naître à nouveau’ au moment de son expulsion du ventre du poisson. 

 

Là encore l’idée est attrayante : la prière pourrait bien être considérée comme  ce lieu intime du face à face avec nos profondeurs, face à face avec ce qui fonde notre être, un face à face qui, potentiellement, prélude à une nouvelle naissance.

 

Reichelberg, et à sa suite F. Carillo, [2] pour ne citer qu’elles, ont ici recours à la symbolique du ‘rehem’, terme hébreu qui désigne les ‘entrailles’ ou ‘l’utérus’.

Dans la Bible l’image est forte et elle est employée notamment pour décrire la bonté de Dieu. Il y a effectivement question de ‘rehem’ dans le livre de Jonas, mais ce ne sera qu’à la fin lorsque Jonas déplore précisément la bonté et la miséricorde du Dieu ‘matriciant’ envers le peuple de Ninive.

Mais au deuxième chapitre, évoquant la prière de Jonas, le texte n’emploie pas ce terme particulier pour lui préférer le terme ‘meeh’ qui traduit avant tout la fonction digestive : l’estomac, le ventre, les intestins. Et manifestement le poisson trouve Jonas bien indigeste puisqu’il le vomit, un autre verbe appartenant au champ lexical de la digestion, au bout de trois jours et trois nuits de digestion infructueuse…

 

Ce petit détour par l’interprétation matricielle nous ramène donc à l’interprétation de rabbi Eliezer : Jonas, entrait dans la gueule du poisson comme entrerait un homme dans une synagogue et il se tint là.

Est-il envisageable de considérer la synagogue, et par extension le temple, comme un lieu de digestion ? Et si on va dans ce sens, qui y digère qui ou quoi ?

 

L’idée que l’homme ait besoin de digérer la parole de Dieu est relativement fréquente dans la Bible. Jérémie dit : Dès que je trouvais tes paroles, je les dévorais. Ta parole m'a réjoui, m'a rendu profondément heureux.  (Jer 15,16)

De manière symbolique, le prophète Ézéchiel doit avaler la parole de Dieu : Il me dit : « Fils d'homme, mange-le, mange ce rouleau ; ensuite tu iras parler à la maison d'Israël. » J'ouvris la bouche et il me fit manger ce rouleau. Il me dit : « Fils d'homme, nourris ton ventre et remplis tes entrailles de ce rouleau que je te donne. » Je le mangeai : il fut dans ma bouche d'une douceur de miel.." (Ez 3 : 1-3)

L’idée revient encore dans l’Apocalypse où est repris cette vision de Jean : Je pris le petit livre de la main de l'ange et le mangeai. Dans ma bouche il avait la douceur du miel, mais quand je l'eus mangé, mes entrailles en devinrent amères. Et l'on me dit : Il te faut à nouveau prophétiser sur des peuples, des nations, des langues et des rois en grand nombre.’ (Ap 10 : 10-11)

 

La parole de Dieu, qui dévoile le sens de l’histoire, a besoin d’une lente et longue digestion afin qu’elle puisse libérer son arôme doux de miel sans pour autant perdre son côté amère et indigeste. Ezéchiel, Jérémie, et Jean, tous doivent faire un effort afin de ‘digérer’ la parole que leur adresse l’Éternel au bénéfice du monde qui les entoure. Telle a été également l’expérience de Jonas. La parole de l’Eternel lui paraissait inaudible, insupportable, oui, amère et cela non pas à cause de sa rudesse ou à cause de sa dureté mais, paradoxalement, à cause de son insupportable clémence qui ouvrirait à Ninive et ses habitants un échappatoire au drame qui les guettait,  le retournement à cause de leur méchanceté.

 

Jonas doit crier une parole de vie et d’espérance vers Ninive. Lève-toi et va vers Ninive, la grande ville et crie vers elle ! (1,1) Mais il refuse de devenir le passeur d’une parole qui ouvre à la grâce pour la ville qui représente à elle seule tout le mal qu’a subi le peuple d’Israël tout au long de son existence. Jonas ne pourra proclamer cette Parole qu’après avoir subi lui-même ses effets ‘purificateurs’ en supportant pendant trois jours et trois nuits les sucs gastriques décapants du grand poisson.   C’est la particularité du conte de Jonas : Jonas n’est pas le seul à devoir digérer quelque chose. Il passe lui-même par un processus  de macération, de digestion et de transformation pendant lequel il frôle la mort.

 

Jonas touche aux limites de son existence quand il refuse d’être celui qu’il est censé être. C’est à partir de cette profondeur-là qu’il crie , à partir de l’angoisse, ‘mitsarah’, à partir de son Egypte à lui. Ainsi, Jonas semble refaire le périple du peuple hébreu qui touche le fond sous l’oppression égyptienne avant de traverser les eaux de la mort, la mer des joncs, sans y perdre la vie : les joncs sont entrelacés autour de ma tête…

 

Le texte donne suffisamment d’indices pour une troisième lecture qui considère le ventre du poisson comme abîme de la mort. Il suffit de se laisser guider par le verbe hébreu ‘jarad’, descendre, qui scande les deux premiers chapitres, pour découvrir que le voyage de Jonas s’apparente à une descente dans le shéol, le royaume de la mort :

D’abord Jonas descendit à Jaffa (1,3)

puis il descendit au bord du bateau (1,3)

ensuite il descend dans la cale (1,5)

et finalement Jonah déclare : Je suis descendu jusqu’aux racines de la montagne (2,6), avant de confesser : de la fosse tu me feras monter vivant. (2, 7)

Puis, il y a les flots de la mer du chapitre 1 et le vocabulaire de la prière de Jonas au chapitre 2 qui évoquent la mort avec insistance et sans équivoque : l’angoisse, le ventre de la Mort, le gouffre au cœur des océans, des eaux qui s'asphyxient, les flots de l'abîme, les verrous du pays, la Mort, la fosse de la mort…

Jonas associe donc le ventre du poisson à la mort. Et c’est dans cette situation d’extrême détresse qu’il sort enfin de son silence.

 

Dans un premier temps, ses paroles ne s’adressent pas aux Ninivites mais à l’Eternel qu’il confesse comme son sauveur. Parce que Jonas se souvient ! Alors il s’exclame simplement : Seigneur ! Finalement il emprunte l’attitude croyante des marins qui , remplis de crainte offrirent au Seigneur un sacrifice et firent des vœux (1, 16). Non sans humour, nous apprenons donc que Jonas suit l’exemple de ces marins idolâtres : Pour moi, au chant d’action de grâce je veux t’offrir des sacrifices , et accomplir les vœux que je fais… (2, 10).

Quant à l’Éternel, il répond à la prière de Jonas par une parole adressée au poisson qui reçoit l’ordre de vomir Jonas sur la terre ferme. Alors, tout est à recommencer. Jonah est sauvé et la parole de l’Éternel l’invite à nouveau à se lever, à se mettre en route vers  la grande ville Ninive pour crier vers elle.

 

Alors pouvons-nous, à la suite de rabbi Eliezer, comparer l’expérience de Jonas au ventre du poisson à notre rassemblement en ce lieu de culte ?

 

A priori , je dirais ‘non’. Le lieu où nous chantons la louange du Dieu créateur et où nous méditons sa Parole n’est pas un lieu de mort mais de vie, même si nous nous y rendons avec nos côtés sombres, avec nos échecs et nos découragements.  Alors, comme Jonas, nous mettons à profit le temps de prière et de méditation pour nous souvenir de l’Éternel comme celui qui sauve.

 

La réponse peut être ‘oui’, si nous avons conscience qu’il ne peut s’agir que d’un bref moment pendant lequel nous nous laissons atteindre par la Parole qui nous lit et nous transforme avant de nous cracher sur la terre ferme où une nouvelle Parole nous mettra en route vers notre Ninive à nous.



[1] https://www.sefaria.org/Pirkei_DeRabbi_Eliezer.13?ven=Pirke_de_Rabbi_Eliezer,_trans._and_annotated_by_Gerald_Friedlander,_London,_1916&lang=bi – consulté le 01/07/2020

 

[2] Ruth Reichelberg, L’Aventure prophétique : Jonas menteur de vérité, Albin Michel, 1995

Francine Carillo, Jonas, Comme un feu dévorant , Labor et Fides, Genève, 2017